Lumière sur la douance intellectuelle

© Louise Rodrigue, psychologue/neuropsychologue scolaire

Aussi désignée par les expressions haut potentiel intellectuel (HPI), précocité intellectuelle ou tout simplement surdoué, la douance intellectuelle soulève bien des passions. En fait, l’engouement des dernières années pour cette thématique a mis en lumière différentes façons de conceptualiser le tout, et nécessairement des divergences d’opinions qui se soldèrent par quelques malentendus. D’ailleurs, l’Ordre des psychologues du Québec et l’Ordre des psychoéducateurs et psychoéducatrice du Québec, ont récemment publiés sur le sujet, via leurs magazines respectifs. Cet article dresse un résumé des connaissances actuelles.

Mais d’abord, un peu d’histoire…

Pour bien comprendre le courant actuel sur la douance au Québec, il est nécessaire de faire un petit retour en arrière…

Début du 20e siècle

Des chercheurs commencent à s’intéresser plus particulièrement au domaine de la douance.

Fin des années 1970 – début des années 1980

Françoys Gagné, expert reconnu en matière de douance, développe un programme adapté aux élèves à haut potentiel. Perçue comme étant une consécration d’une forme d’élitisme, des syndicats s’opposent à cette mesure. Le programme avorte. Au Québec, le domaine est boudé pendant de longues années. Or, les recherches se poursuivent ailleurs dans le monde…

2011

La Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB) – un centre de services scolaires très réputés de la province – adopte en juin 2011 une Politique et un cadre de référence pour les élèves doués et talentueux. On y réfère notamment aux définitions contenues dans l’ouvrage suivant de Gagné (2009), Construire les talents à partir de la douance : Bref survol du MDDT 2.0.

2016

Parution du documentaire Maman, quand est-ce que j’apprends? Des chercheurs et spécialistes du domaine de l’éducation abordent le sujet, ce qui ravive l’intérêt des professionnels, des parents, de la population et des médias.

2017

Le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur du Québec, via sa Politique de la réussite éducative affirme vouloir rendre explicite l’importance de répondre aux besoins des élèves doués.

2019

Le cadre de référence pour les élèves doués et talentueux de la CSMB est mis à jour. Auront notamment collaboré à ce document: les conseillères pédagogiques de la CSMB (Christine Touzin, Julie Grenier, Nancy Geoffroy), les directrices adjointes du Service des ressources éducatives (Anne-Lyse Levert, Myriam Lemire), ainsi qu’une équipe de recherche composée principalement de chercheuses du département de psychoéducation de l’UQTR:

  • Mme Line Massé, responsable du projet, Département de psychoéducation, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR);
  • Mme Caroline Couture, cochercheuse, Département de psychoéducation, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR);
  • Mme Claire Beaudry, cochercheuse, Département de psychoéducation, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR);
  • M. Jean-Yves Begin, cochercheur, Département de psychoéducation, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
  • Mme Claudia Verret, cochercheuse, Département des sciences de l’activité physique, Université du Québec à Montréal (UQAM).

En cohérence avec la définition adoptée par l’équipe de recherche, le CSMB adopte comme définition de la douance la définition de Françoys Gagné qui distingue la douance du talent.

2019

Le Centre de Services Scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB) – à l’époque la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, en collaboration avec ses partenaires, l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Haut potentiel Québec et l’Association québécoise pour la douance, tient son 1er Colloque sur la douance.

2020

Le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur publie le document Agir pour favoriser la réussite éducative des élèves doués. Le Ministère mentionne (p.3) que ce document, conçu à l’intention du réseau scolaire, vise à soutenir les enseignants, le personnel des services éducatifs complémentaires, les directions d’écoles et les parents dans leur compréhension des besoins des élèves doués et dans leurs démarches visant à y répondre en milieu scolaire.

Dans sa version synthétisée mise en ligne en 2021, le ministère fait ressortir les faits saillants suivants:

  • Il n’existe pas de consensus sur une définition universellement reconnue.
  • Aucun profil unique d’élève doué ni de critère unique permettant de les reconnaître.
  • Les élèves doués ont des profils très diversifiés.
  • La douance ne doit pas être considérée comme un diagnostic.
  • La majorité des experts recommande de chercher à observer des comportements ou des manifestations de la douance.
  • La douance ne correspond pas à un quotient intellectuel et n’est pas synonyme de réussite scolaire.
  • Les services aux élèves doués sont déterminés selon les mêmes principes que ceux offerts aux autres élèves, soit selon une approche non catégorielle, basée sur les besoins de l’élève.
  • Dans certaines situations, la douance peut passer inaperçue ou coexister avec un trouble ou une difficulté.
  • Certains élèves doués sont considérés handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage, ils sont alors considérés comme des élèves HDAA. Le plan d’intervention permet d’analyser les capacités et les besoins de l’élève à l’école et favorise la concertation des acteurs pour répondre à ses besoins.

2021

  • Le Centre de Services Scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB), en collaboration avec ses partenaires, tient 2e Colloque sur la douance.
  • Au Canada, le portrait est hétérogène. Tremblay (2021) dresse un portrait comparatifs des politiques provinciales et territoriales des 10 provinces et des trois territoires canadiens au regard des élèves doués et talentueux et du contexte dans lequel s’inscrit leur scolarisation. Il y constate

un fort contraste entre les provinces ne reconnaissant pas cette catégorie et celles les reconnaissant. Chez ces dernières, un consensus sur la terminologie utilisée et la définition est observé. En ce qui concerne les mesures scolaires et extrascolaires, la grande majorité des provinces propose des mesures explicitement ou implicitement destinées aux élèves doués. Toutefois, celles-ci sont plus explicites et détaillées dans les provinces reconnaissant formellement cette catégorie d’élèves.

Tremblay, P. (2021)

Et maintenant?

Conséquemment, sans grandes surprises, les neuropsychologues et les psychologues constatent une hausse significative des demandes de consultation pour une possible douance. La douance est suridentifiée dans plusieurs milieux et certains parents vont même jusqu’à nier les conclusions des professionnels lorsque ceux-ci ne confirment pas sa présence. L’AQNP a d’ailleurs fait le point à ce sujet dans la dernière année (cf.: La douance : plus fréquente qu’auparavant?). Des chercheurs ont également accordé des entrevues aux médias (cf.: La douance à outrance?). Malgré tout, la situation demeure préoccupante.

Puis, abordons le concept d’intelligence…

Bien que non consensuel comme définition (comme plusieurs définitions d’ailleurs!), il est généralement admis par les spécialistes en la matière que l’intelligence pourrait se définir comme étant la capacité à penser, à réfléchir, à comprendre, à agir, à créer, à apprendre et à s’adapter à de nouvelles situations.

La douance intellectuelle est…

De façon classique en psychologie et en neuropsychologie, le terme douance intellectuelle réfère au fait de présenter un niveau de fonctionnement intellectuel supérieur à la norme d’une population donnée.

Soulignons que la douance est un construit social, dont la conception évolue en fonction de la culture et de l’époque. De plus, les notions de normalité du fonctionnement intellectuel, de fonctionnement sous la norme et de supranormal sont des inventions humaines, arbitrairement déterminées (Dai, 2020; Pfeiffer, 2018).

Marleau, I. (2021)

Si les conditions sont favorables, ces capacités pourront éventuellement se traduire par des performances ou des réalisations particulières dans un ou plusieurs domaines. Toutefois, l’absence de performances élevées ou de réalisations remarquables ne signifie pas qu’un élève ne présente pas de douance intellectuelle.

Haut potentiel versus réalisations

Un élève à haut potentiel est donc un élève qui présente des capacités nettement supérieures à la moyenne des jeunes de son groupe d’âge. Si les conditions sont favorables, ses grandes capacités pourront éventuellement se traduire par de grandes performances ou réalisations. Toutefois, il ne faut pas confondre le potentiel et les réalisations: un élève doté d’une douance sur le plan intellectuel peut, pour diverses raisons, ne pas se réaliser concrètement de façon congruente à son potentiel intellectuel.

La mesure de la douance intellectuelle

Nécessairement, si nous partons de notre définition de base de la douance intellectuelle, nous comprendrons aisément que l’identification de celle-ci passe par l’administration d’épreuves psychométriques visant à mesurer le rendement intellectuel, soit le fameux « QI ». Même si cette mesure n’est vraisemblablement pas parfaite, elle demeure un critère qui nous semble indispensable pour une définition opérationnelle de celle-ci, notamment en terme de fiabilité et de validité. Celui-ci permettra non seulement d’établir s’il y a bel et bien présence de douance, mais également de mesurer jusqu’à quel point l’élève diffère de la norme lorsque nous le comparons à son groupe de pairs. D’autres mesures et observations pourront par la suite venir compléter le portrait global et nous permettre de mieux de

Léa offre un rendement scolaire impressionnant. Elle est présentement en 4e année. De par sa date de naissance (5 octobre), Léa est une aînée de groupe-classe. La direction de l’école mandate le psychologue scolaire d’évaluer le potentiel intellectuel de cette jeune qui semble s’ennuyer en classe. Pour ce faire, celui-ci administre l’Échelle d’intelligence de Wechsler pour enfants—Cinquième édition : Version pour francophones du Canada (WISC-V CDN-F). Cette échelle ayant été normée auprès de plusieurs autres élèves du même âge, il sera possible de vérifier si Léa obtient un résultat qui la démarque effectivement significativement des autres jeunes de son âge.

*En milieu scolaire, il est important de comprendre que ce type de mesure compare l’élève à la moyenne des jeunes de son âge et non pas à la moyenne des jeunes de son groupe-classe.

Pot bien comprendre, rappelons tout d’abord que sur le plan statistique, le quotient intellectuel (QI) s’organise selon une distribution dite normale. La majorité des gens se trouvent au centre de la distribution.

Un score de QI de 100 signifie que l’élève obtient un résultat qui se situe dans la norme attendue si on le compare aux jeunes du même groupe d’âge. Il s’agit du score moyen: 50% obtiennent des résultats inférieurs et 50% obtiennent des résultats supérieurs.

Il importe également de bien saisir la notion d’écart-type, celui-ci correspondant à 15 points de QI. Par exemple, un score de 115 de QI correspond à une performance d’un écart-type au-dessus de la moyenne.

Nous pouvons parler de douance intellectuelle seulement lorsque l’élève obtient des résultats très supérieurs aux tests de QI. Le seuil demeure un peu arbitraire, mais la majorité des chercheurs et cliniciens établissent le seuil à au moins deux écarts types au-dessus de la moyenne, soit un QI de 130 et plus (donc 30 points au-dessus de la norme). Marleau (2021) recommande d’ailleurs de considérer la présence d’une douance intellectuelle lorsque le résultat à l’échelle globale de quotient intellectuel (EGQI) ou un résultat à l’échelle d’aptitude intellectuelle générale (IAG) est de 130 ou plus (test ayant un intervalle de confiance de 95 %) à l’échelle de Wechsler (ou leur équivalent), tout en se gardant une certaine marge de manœuvre pour faire preuve de jugement clinique (notamment en raison de la marge d’erreur possible). Cela signifie donc qu’environ deux enfants sur cent présenteraient une douance intellectuelle.

Nous parlerons aussi de très haut potentiel intellectuel (THPI) lorsque nous serons à trois écarts types types au-dessus de la norme, donc à un QI de 145 et plus, ce qui réfère à 0,1% de la population.

Pour certains, ces seuils ne rendent pas compte des nuances impliquées dans la douance. La plupart des théories proposent aussi de prendre en compte d’autres caractéristiques. Or, ces caractéristiques varient selon les auteurs et théories (ex.: la théorie de Carroll, le modèle des trois anneaux de Renzulli, le modèle triarchique de Sternberg, les intelligences multiples de Gardner, le modèle différencié de la douance et du talent de Gagné, etc.). De façon globale, deux modèles théoriques principaux émergent de la littérature, soit les modèles pour répondre aux besoins ou les modèles pour identifier la douance.

Les modèles pour répondre aux besoins

Deux des modèles les plus utilisés pour répondre aux besoins (le modèle des trois anneaux de Renzulli, le modèle triarchique de Sternberg) abordent la douance sous un angle systémique: celle-ci naît de l’interaction de plusieurs composantes (approche multifactorielle). Le modèle différencié de la douance et du talent de Gagné considère aussi la douance sous l’angle des besoins. Celui-ci considère la douance
comme le développement du talent, il s’agit donc d’une trajectoire individuelle sensible au contexte. Enfin, la théorie des intelligences multiples d’Howard Gardner considère la douance comme étant spécifique à un domaine ou une aptitude particulière.

Ces modèles sont particulièrement intéressant sous l’angle du milieu de l’éducation, car ils permettent de considérer l’élève sous l’angle de son potentiel et ne se centre pas seulement sur des sphères strictes et fixes. D’ailleurs, plusieurs programmes pédagogiques intéressants en ont émergés (Ex.: Arts PROPEL, projet ATLAS). Toutefois, malgré leurs apports manifestes et leurs pertinences, ces modèles ne cadrent que bien peu avec les définitions de base du concept de niveau significativement supérieur d’intelligence, l’intelligence étant ici considérée sous l’angle de sa globalité cognitive. Chevrier et Authier, lors d’une conférence donnée au congrès annuel de l’AQNP en 2021, mentionnent même qu’elles ne sont pas des théories scientifiques éprouvées pour l’identification de la douance intellectuelle.

Que la mesure à l’aide d’une échelle standardisée et normalisée ne représente pas tout le concept de douance ne signifie pas que l’on puisse conclure à un « diagnostic » de douance sans utiliser de mesure.

Grégoire et al. (2021)

La douance: une dérive?

Tout d’abord, prenons en considération que l’objectif de cet article n’est pas de déterminer qui a tord, qui a raison.

Néanmoins, il n’en demeure pas moins que toutes ces différences de conception amène actuellement plusieurs tensions et incompréhensions.

Les définitions retenues peuvent être très variables, souvent tributaires du contexte, de l’objectif poursuivi par l’identification de cette « douance » et du domaine d’activité. Par exemple, dans le domaine de l’éducation aux États-Unis, il sera question de gifted and talented, terme qui fait référence à la présence d’un haut potentiel dans un ou plusieurs domaines (leadership, arts, intelligence, performance scolaire, créativité). La France parlera quant à elle d’élèves à haut potentiel, terme utilisé pour désigner les élèves intellectuellement précoces ou manifestant des aptitudes particulières (le haut potentiel pouvant être intellectuel ou créatif). Au Québec, ce sera surtout la définition du MÉES qui sera utilisée dans les milieux scolaire. Ici, les élèves doués seront davantage considérés comme des élèves présentant des comportements ou des manifestations qui seraient typiquement associées à « la douance »… même si dans les faits, les recherches démontrent qu’aucune liste de manifestations observables ne peut décrire l’entièreté des manifestations de la douance. Le MÉES ne réfère donc pas nécessairement à une identification globale du haut potentiel intellectuel et une évaluation intellectuelle n’est pas systématiquement nécessaire dans cette vision. Si celle-ci est à l’occasion requise, elle ne doit pas être effectuée dans une visée diagnostic, mais bien pour préciser les besoins de l’élève. En fait, bien que l’intention soit très louable de mettre en lumière les besoins des jeunes qui présentent des aptitudes particulières, notre avis bien personnel est que le terme douance est ici très accessoire dans une telle perspective, puisque d’emblée, le rôle du milieu scolaire est d’identifier les besoins de l’élève et d’y répondre de façon adaptée, peu importe la situation et le diagnostic.

Aussi, non seulement cette forte hétérogénéité des conceptions se traduit par différentes définitions, mais également par des méthodes d’évaluation et des critères tout aussi variés: observations libres, tests de performance scolaire, passation d’épreuves psychométriques (QI). Le seuil retenu lors de la passation de l’épreuve de rendement intellectuel peut même différer selon les conceptions, certains considérants la douance seulement lorsque le rendement global à l’échelle intellectuelle est dans le 2,2 % supérieur de la courbe de Gauss (QI de 130) alors que pour d’autres, la douance peut être considérée lorsque le QI de l’élève se situe à 120 (donc dans le 8,9% supérieur).

Mme Sophie, enseignante, a appris lors d’une formation que 2,2% des élèves peuvent être doués. Elle a 24 élèves dans sa classe, elle en déduit donc que 0,53/24 risque d’être surdoué… elle discute avec son collègue Martin et lui dit que les chances sont plutôt minces qu’elle ait un élève surdoué dans sa classe…

M. Martin, enseignant, a appris auprès d’un formateur différent que 8,9% des élèves peuvent être doués. Il a 24 élèves dans sa classe, il en déduit donc que 2,14/24 risquent d’être surdoués… il mentionne à Marie qu’il y a tout de même de bonne chance qu’il ait un ou deux élèves doués dans sa classe et il se prépare en conséquence…

De surcroît, soulignons aussi que selon la définition utilisée, les interventions à privilégier peuvent être diamétralement opposée.

M. Jérome est intervenant en milieu scolaire. Il a récemment suivi une formation portant sur le haut potentiel. Selon la conception adoptée par le formateur, les élèves à haut potentiel sont qualitativement différents de leurs pairs sur le plan de la cognition et du développement. M. Jérome considère donc que ces jeunes nécessitent d’être dépistés tôt et que le milieu de l’éducation doit veiller à mettre sur pieds des programmes d’intervention particuliers adaptés à leur unicité. Il a eu d’ailleurs un débat fort animé à ce sujet avec Mme Kim, sa directrice, ce qui a créé quelques tensions de part et d’autre…

Mme Kim a suivi une formation l’année dernière lors d’un colloque mis sur pieds pour l’ensemble des gestionnaires des centres de services scolaire. Lors d’un atelier portant sur le haut potentiel, elle a appris que les élèves à haut potentiel ne pensaient pas différemment, qu’ils ont simplement plus de capacités intellectuelles que la moyenne. Bien que leur trajectoire développementale puisse, sur certains aspects, être plus rapide, ils ne se distinguent pas systématiquement des autres sur le plan de leurs besoins et pour cette raison, il n’y a pas lieu de procéder à du dépistage massif s’il n’y a pas d’impact fonctionnel qui fait surface en milieu scolaire.

Bien qu’il soit véridique qu’il existe une grande variété de profils d’élèves doués intellectuellement et que, conséquemment, différentes façons de les soutenir dans leur développement peuvent être envisagées, le problème actuel est que la définition même du concept varie de plus en plus, d’une personne à l’autre, selon la profession, la formation et la théorie à laquelle nous nous référons. Selon notre point de vue bien personnel, le problème ne se situe pas tant au niveau des différences conceptuelles, mais plutôt au fait que l’on utilise un même mot pour désigner des réalités différentes.

Ceci est d’autant plus alarmant que cette variabilité des définitions se manifeste au sein même des recherches. Nécessairement, cette absence de consensus peut conduire à des déductions erronées, à une impossibilité pour les chercheurs à comparer les résultats des études entre elles et à généraliser les résultats. À ce propos, Guay et al. (2020) soulignaient, en se référant à une méta-analyse de 104 études empiriques (Carman, 2013), que dans la majorité des recherches, définir le haut potentiel intellectuel revenait à définir l’intelligence (les études utilisant des seuils variables, soit 130 de QI dans 52,5% d’entre elles et 120 de QI dans 22,5% d’entre elles.

Toutefois, un fait assez inquiétant était rapporté:

Plus de la moitié des recherches compilées dans cette méta-analyse ne rapportent pas quel seuil de Ql est utilisé et nombreux d’entre eux ne partagent pas quelle échelle a été utilisée.

Il est donc difficile d’en extraire des conclusions et recommandations solides, puisqu’à la base, il n’est pas possible de déterminer si nous comparons bel et bien le même concept. De façon vulgarisée… comparons-nous vraiment les bananes avec les bananes… ou les bananes avec les pommes et les melons?

Et c’est bien ici que le risque de dérive est possible, car ceci engendre nécessairement de la confusion.

Dans ce cas, au même titre que nous n’employons pas le mot trouble de façon isolée, Chevrier et Authier (2021) précisent que le mot douance ne devrait jamais être employé seul. Il serait donc préférable d’employer douance intellectuelle lorsque nous nous référons à la définition que nous vous avons présentée précédemment.

Il sera tout autant pertinent d’indiquer à nos interlocuteurs ou lecteurs à quel modèle nous nous référons si d’autres paramètres sont pris en compte dans notre conception (ex.: Mon modèle de référence de la douance est celui des trois anneaux…), ceci étant non seulement pertinent lors de discussions entres intervenants que dans une optique de bien se faire comprendre du public (en références de la notion de la mission protection du public), le but étant d’éviter que le manque de définition consensuelle mène à des pratiques cliniques et pédagogiques inappropriées, ainsi qu’à des conclusions et interprétations erronées de la part des parents.

Pour en finir avec les mythes!

Plusieurs fausses croyances circulent actuellement sur la douance intellectuelle et ceci constitue un obstacle à la compréhension commune de ce concept et à la prise en compte des besoins spécifiques des élèves. La présente section en fait un bref survol.

Plusieurs mythes entourent le concept de douance. À un tel point que certains, en références à l’appellation anglophone gifted, vont jusqu’à considérer la douance comme étant un cadeau empoisonné… alors que d’autres le voient comme un véritable don.

Les mythes s’alimentent de manière autonome dans la population, soutenue à l’occasion par les médias et les propos de certains professionnels. Certains vont même jusqu’à nier les explications données par les mesures psychométriques objectives ou les évaluations cliniques en pédopsychiatries.

Un mythe perdure à l’effet que les élèves doués sur le plan intellectuel seraient déprimés, anxieux, hypersensibles et peu habiles sur le plan social. En fait, les récentes études tendent à démontrer que ces caractéristiques sont davantage présents chez les enfants tout venant ou chez les élèves ayant un trouble neurodéveloppemental.

Les recherches démontrent plutôt que ces élèves sont moins à risque de souffrir de troubles de santé mentale que leurs pairs. Ils ne sont donc pas plus susceptible que les autres de présenter des troubles intériorisés, de souffrir d’isolement social et la majorité d’entre eux ont de très bonnes capacités d’adaptation.

De plus, certains avancent que la douance pourrait même constituer un facteur de protection… alors que d’autres affirment que l’intelligence n’est ni un facteur de protection ni un facteur de risque pour les difficultés.

La douance colore l’expression des difficultés pouvant être vécues par un individu.

Grégoire et al. (2021)

La nuance s’impose encore une fois: s’il est vrai que la recherche ne démontre pas que la douance est davantage associée à la présence de troubles pédopsychiatriques que chez l’enfant tout-venant, ceci n’exclue d’aucune façon la possibilité qu’un élève doué intellectuellement puisse présenter une psychopathologie. La douance intellectuelle ne devrait donc théoriquement pas servir de prétexte à expliquer les principales difficultés de l’élève. La douance intellectuelle n’est pas une psychopathologie et elle ne peut pas être évoquée comme étant à l’origine des difficultés qui correspondent à un tel diagnostic. Toutefois, il est vrai que sa présence doit être considérée dans l’ensemble de l’analyse. Par exemple:

Le monde idéal

Thomas est un élève doué intellectuellement. Il évolue dans une famille qui le stimule et il fait partie d’un programme enrichi. Il ne présente pas de difficulté d’adaptation particulière.

Les besoins comblés

Quant à Léa, elle est une élève à très haut potentiel intellectuel (QI de 146) qui fréquente la 2e année du primaire dans une classe régulière. Il y a plusieurs élèves en difficulté d’apprentissage dans sa classe, ce qui fait en sorte que l’enseignant doit utiliser différentes stratégies d’enseignement, dont le modeling, la répétition, etc. Le rythme d’apprentissage n’est pas adapté pour Léa. Or, l’enseignante hésite à donner des exercices supplémentaires aux élèves qui sont davantage en avance sur la matière, car elle craint que ceci crée un décalage encore plus important avec les élèves en difficulté. Léa s’ennuie de plus en plus en classe. Elle manifeste des symptômes d’inattention et elle semble également se plaire à déranger les autres élèves. La psychologue de l’école propose donc différentes stratégies. Un saut de classe est finalement retenu. Les symptômes comportementaux et d’inattention se normalisent alors. La douance intellectuelle n’était pas à l’origine des difficultés: c’est l’environnement dans lequel elle évoluait qui n’était pas suffisamment stimulant pour son haut potentiel.

Le double « diagnostic »

Imaginons Noam, 10 ans. Noam démontre plusieurs symptômes d’inattention en classe, ce qui rend ses parents perplexes, car leurs fils leur semble particulièrement brillant. À l’école, conformément au modèle RAI, différentes mesures universelles, de flexibilité et d’adaptation sont tentées pour être en mesure de mieux gérer l’inattention et une possible douance. En vain. Une évaluation approfondie est alors effectuée par un psychologue. À l’échelle intellectuelle, il constate que Noam obtient des résultats plus faibles aux échelles de mémoire de travail et de vitesse de traitement de l’information. Par ailleurs, il obtient des résultats qui le situe dans la douance aux échelles verbales, de raisonnement fluide et d’habiletés visuospatiales. Le psychologue retient la présence d’une douance intellectuelle combinée à un TDAH. Il considère que la douance intellectuelle n’est pas la cause de ses difficultés (bien que ceci donne une couleur spécifique au portrait global). L’origine des difficultés est, selon sa lecture de la situation, plutôt causée par la présence d’une psychopathologie, soit le TDAH.

💡Petit mot sur le double diagnostic

Nous entendrons parfois parler de double diagnostic, mais…


Attention!
Bien que couramment utilisée, l’expression double « diagnostic » porte à confusion, car la douance intellectuelle n’est pas un diagnostic en soi.


Grégoire et al. (2021) suggèrent plutôt de parler de spécificateur. Ainsi, au même titre que l’âge ou le sexe, le niveau intellectuel est une dimension de la personne qui colore de manière particulière son tableau clinique.

Encore plus souvent, ce sera les termes doublement exceptionnels (twice exceptional) qui seront utilisés lorsque l’élève présente deux conditions concomitantes (par exemple à la fois une douance intellectuelle et un TDAH).

Évidemment, en raison du trouble concomitant, il y a généralement davantage de difficultés d’adaptation chez les élèves doublement exceptionnels et ces élèves sont plus à risque de présenter des difficultés sur le plan scolaire et comportemental.

À moins qu’il n’y ait un trouble concomitant en lien, ce mythe n’a pas lieu d’être. Au contraire, les études démontrent que peu d’élèves présentant une douance intellectuelle ont des comportements perturbateurs en classe.

Il est souvent moins confrontant pour un parent d’envisager les difficultés comportementales de leurs enfants sous l’angle de la douance. De plus, dans le but de mobiliser les parents vers une recherche de services, certains intervenants, voulant bien faire, abordent les difficultés de l’élève auprès des parents en évoquant cette possibilité. Or, concrètement, les milieux cliniques constatent une augmentation des consultations pour une évaluation de la douance, en raison de problèmes de comportements en classe. Plusieurs psychologues et neuropsychologues trouvent cette situation préoccupante, car ceci retarde ou empêche même parfois, la mise en place de services appropriés à la condition de l’élève.

Un autre mythe fréquemment véhiculé est que les élèves doués intellectuellement s’ennuient en classe. En réalité, selon les études, la majorité de ces jeunes démontre un niveau de fonctionnement en classe qui est tout à fait adéquat. Seule une minorité éprouve ce problème d’ennui, souvent les élèves qui possèdent un très haut potentiel intellectuel (QI au-dessus de 145).

Selon certains, les élèves doués sur le plan intellectuel seraient fortement à risque de troubles des apprentissages. Toutefois, il n’y aurait actuellement aucune étude solide permettant de conclure que les élèves doués intellectuellement sont davantage à risque d’échec scolaire. Les études qui ont été réalisées jusqu’à maintenant ont été faites à partir d’échantillons d’élèves recevants déjà des services: ces échantillons ne représentent donc pas la population générale des élèves doués et ne permettent pas de conclurent en de telles affirmations. Attention toutefois de ne pas conclure erronément que la douance intellectuelle amène systématiquement la réussite sur le plan académique, cette dernière n’étant pas exclusivement tributaire des capacités intellectuelles des individus!

Selon certains, les élèves doués intellectuellement auraient un cerveau et conséquemment un mode de pensée qui se développerait différemment. Leurs cerveaux auraient une telle unicité que ceci causerait des difficultés sur le plan adaptatif. La personne serait constamment en train de générer des idées, des hypothèses, des solutions, de réfléchir, d’analyser… ce qui constituerait une pensée dite en arborescence.

Dre Marie-Claude Guay (2021) est formelle à ce sujet: un mode de pensée en arborescence n’existe pas. Aucun modèle théorique en psychologie cognitive, ni aucune étude en neurosciences n’en fait mention ni ne le confirme.

Les études d’imagerie cérébrale n’indiquent pas que les enfants à HPI développent différemment leurs circuits neuronaux ou qu’ils ont des cerveaux différents des autres.

Guay, M-C. (2021)

Évaluation de la douance intellectuelle en milieu scolaire

La douance intellectuelle va généralement de pair avec une bonne évolution du développement. Toutefois, pour une minorité de ces élèves, à l’instar d’autres types de clientèle, peuvent nécessiter la mise en place d’activités pédagogiques et de services éducatifs particuliers qui pourront correspondre davantage à leurs couleurs et à leurs besoins.

Il importe tout d’abord de savoir que, en conformité avec la RAI, l’évaluation de la douance intellectuelle ne devrait être effectuée en milieu scolaire que si et seulement si l’élève se trouve dans une situation de détresse ou qu’il vit des difficultés adaptatives et que l’évaluation intellectuelle est susceptible d’apporter un éclairage nouveau et des pistes de solutions visant à mieux répondre à ses besoins.

L’identification de la source des difficultés et des besoins de l’élève devra donc être au cœur de l’évaluation en milieu scolaire, et ce, afin d’être en mesure d’offrir à l’élève les services requis.

Plus souvent qu’autrement, l’évaluation sera effectuée par le psychologue scolaire, en concertation avec les intervenants du milieu, les parents de l’élève et évidemment, l’élève lui-même.

Le psychologue documentera d’abord l’historique de l’élève sur le plan développemental, familial et médical.

Tel que mentionné précédemment, il procédera par la suite à l’évaluation proprement dite du rendement intellectuel à l’aide d’outils spécifiquement conçus pour mesurer différentes facettes de l’intelligence (WPPSI-IV, WISC-V).

Enfin, il adaptera son évaluation au mandat qui lui a été confié. Différentes facettes pourront faire l’objet d’une attention particulière: la motivation, les capacités adaptatives, l’aspect émotionnel, l’aspect socioaffectif, la présence de troubles concomitants, les intérêts de l’élève, les capacités d’autorégulation, etc.

Et par la suite?

Soulignons tout d’abord l’importance de briser les mythes, car plusieurs perceptions erronées et surtout, sans nuance, persistent, ce qui constituent parfois des obstacles à la mise en œuvre d’adaptations scolaire.

Prendre le temps de bien cerner ses besoins particulier, en tenant compte de son unicité demeure central… comme pour tout autre élève d’ailleurs!

S’assurer qu’il soit suffisamment mis au défi en situation scolaire: ni trop, ni trop peu. Il s’agit simplement d’être le plus près possible de son niveau de développement et de lui offrir un milieu stimulant pour lui.

Nous suggérons de travailler sur les perceptions que ces jeunes développent sur leur propres situations. Ceci est particulièrement pertinent à l’adolescence, période où le regard des pairs devient si important et ce, afin d’éviter que l’élève se désinvestisse pour éviter laisser paraître sa douance (statut d’excellent élève, d’élève hors norme).

*Pour aller plus loin sur le thème de la Douance. Cliquez sur l’image…

Références

Babcock, S. E., Miller, J. L., Saklofke, D. H. et Zhu, J. (2018). WISC-V Canadian Norms: Relevance and Use in the Assessment of Canadian Children. Canadian Journal of Behavioral Science, 50(2), 97-104.

Bélanger, M. (2017, septembre). Introduction – Parlons de douance au Québec. Psychologie Québec. https://www.ordrepsy.qc.ca/web/ordre-des-psychologues-du-quebec/-/parlons-de-douance-au-quebec

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Dernière mise à jour: 20 novembre 2021

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